L’ACCUEIL REVISITE
L’accueil, une fonction
Dans une institution, la dimension d’accueil détermine les
conditions de rencontres entre 2 sujets.
L’accueil n’est pas un premier moment d’une rencontre,
ni un geste unique, ni l’affaire d’une personne déterminée.
L’accueil est une fonction opérante, une production ou encore
une capacité d’une institution.
Mais qu’elle doit être la fonction d’accueil dans une
institution qui veut recevoir des toxicomanes ?
La réponse à cette question dépend entièrement
de la conception qu’on a de la toxicomanie et de ce qu’on
veut offrir aux toxicomanes. Le Docteur Parada relève que la fonction
d’accueil devrait permettre au moins deux choses :
- Rendre possible l’émergence et l’élaboration
d’une demande.
- L’instauration de ce que le Dr. Olievenstein a appelé une
démocratie psychique et la désaliénation du toxicomane.
Pour cela il faut souvent une “pédagogie” pour que
le toxicomane abandonne le rôle de malade, victime ou objet de la
drogue et retrouve la possibilité d’être un sujet désirant
(avec ou sans drogue).
Évidemment, cela ne se résume pas aux seuls entretiens, mais
dépend de toutes les rencontres et surtout de leurs conditions institutionnelles
d’accueils. Pour donner un exemple : l’anonymat et la gratuité des
soins sont des conditions déterminantes de l’accueil et de
toutes rencontres dans les centre pour toxicomanes. La parole de n’importe
qui et n’importe où dans l’institution est imprégnée
de cette condition de départ.
Mais, au-delà de ces deux conditions (anonymat et gratuité),
nous aborderons plus loin quatre autres conditions générale
plus “subtiles” de l’accueil et néanmoins essentielles.
La disponibilité
On peut la définir comme la simple possibilité de s’adresser à (ou
d’être abordé par) quelqu’un pour dire (ou faire)
quelque chose.
Si on s’autorise ou pas, si on a envie ou pas de s’adresser à quelqu’un
et surtout, qu’est-ce qu’on adresse (violence, confidence …) à un
autre dépend de notre état actuel et également de
l’accueil ambiant et ici, la disponibilité est une composante
clé.
Chacun de nous a déjà eu la désagréable expérience
de s’approcher d’un guichet et d’attendre des minutes
en silence que le guichetier finisse de faire ses comptes importants,
ranger ses papiers ou encore de raconter l’événement
du jour à sa voisine de bureau. Quand il vous regarde, vous avez
alors la nette impression de déranger ou d’être mal
traité (cela dépend de vous).
Or, bien que tentante, ça serait une grotesque simplification que
d’attribuer ce mauvais accueil à la mauvaise volonté de
l’employé. Les choses sont bien plus complexes et ce serait
plus fructueux de chercher une explication du côté des conditions
de travail (sous-effectifs) et de l’aliénation du travail.
Dans le domaine de l’accueil des toxicomanes, les choses se compliquent
parce qu’en plus de l’aliénation du travail, il y a
l’angoisse de l’autre qu’on côtoie en permanence.
Il y a de multiples formes de se protéger de cette angoisse et
la non-disponibilité des soignants en est une des plus courantes
mais aussi une des plus néfastes. Nous connaissons bien ce phénomène
des hôpitaux psychiatriques où le personnel soignant est
toujours «très occupé» et pressé par
des choses «très sérieuses»: réunions,
ménage, rangements, dossiers, fiches de prescription, pause-café...,
le plus souvent, symboliquement protégé derrière
une immense vitre qui donne l’appellation d’"aquarium" à leur
bureau. Toutes ces activités trouvent toujours de bonnes justifications
et sont sûrement plus importantes que d’être avec les
patients. Mais on nous dira : «Etre avec eux, pour quoi faire ?» Cette
question, qui la plupart du temps est un constat voilé du fait «qu’il
n’y a rien à faire», a au moins le mérite de
soulever le fait que pour être disponible, il faut trouver un sens
et souvent une médiation (un thé, un «atelier» ou
un intérêt commun). Si la disponibilité dépend
de l’organisation du travail et de l’intérêt
que l’institution porte au sujet soignant et à son travail
(la reconnaissance du sujet et de qu’est-ce qu’on reconnaît
comme étant «du boulot»), elle dépend aussi
de l’intérêt qu’un soignant peut trouver à rencontrer
des soignés. En d’autres termes, la disponibilité est
en rapport direct avec la circulation du désir et de l’angoisse
des soignants dans l’institution. A Marmottan, nous n’avons
pas de dispensaire, de consultation ambulatoire mais un Accueil (on l’appelle
comme ça), c’est-à-dire la possibilité pour
n’importe qui de venir nous voir quand bon lui semble et d’être
reçu. Le fait de recevoir sans rendez-vous n’a de sens que
s’il est accompagné d’une véritable disponibilité objective
et subjective en dehors des rendez-vous. Etre présent n’est
pas synonyme d’être disponible et parfois ça tourne à la
surveillance. Évidemment, accueillir à l’Accueil ne
se résume pas à écouter des plaintes, à renvoyer
sur les «horaires du médecin», ou à faire des
entretiens sans horaires fixes. Il va de soi que chacun de nous ne peut
pas être disponible à tous tout le temps. La disponibilité et
l’accueil n’est pas une conduite (qu’on pourrait dicter),
c’est une disposition institutionnelle, collective et individuelle.
L’écoute (vigilance)
Les types d’écoutes qu’on peut trouver à l’intérieur
d’une institution jouent pour beaucoup dans le fonctionnement de
l’accueil. Pour écouter, il faut d’abord de la disponibilité mais
cela ne suffit pas. Dans un avion, les hôtesses de l’air sont
assez disponibles mais l’éventail de choses qu’on peut
leur dire (ou demander) est assez restreint. Essayez d’appeler une
hôtesse pour lui dire que vous avez sonné tout simplement
parce que vous vous sentiez seul. Là, vous comprendrez la différence
entre disponibilité et écoute. C’est la capacité de
prise en compte. Un geste, des mots qui peuvent être pris en compte
d’une façon multiple et non pas monolithique. Quand le taux
de vigilance des soignants baisse, les choses qu’on a à dire
d’un soigné s’appauvrissent: «c’est un
emmerdeur», «il est très sympathique», «il
est pervers», «elle est grave» et des banalités
du genre, qui sont des phrases en impasse qui ne nous avancent en rien
si on s’arrête là. Quand le docteur Olievenstein dit
que «on doit, dans un premier temps, considérer la prise
de toxiques comme un symptôme: c’est-à-dire qu’elle
a un sens, qui exprime et cache à la fois», il nous invite à une écoute
sans nous arrêter au seul symptôme. La vigilance institutionnelle
s’accroît quand les soignants disposent d’une variété de
grilles d’interprétation et s’ils peuvent être
sensibles aux différentes manifestations des différents
patients. C’est ici qu’une élaboration intellectuelle
du soignant devient importante. L’écoute change selon notre
rôle parce qu’on ne nous adresse pas les mêmes choses,
ni de la même manière. Habituellement, on distingue statut
et rôle: le statut correspond à la formation de chacun, son
poste ou titre «bureaucratique» (infirmier, assistante sociale,
client, ...). Le rôle est une place à l’intérieur
de l’institution beaucoup plus subjective et variable: leader, victime,
bouc émissaire, lèche-botte, le dur, le sympa... On n’a
pas le même rôle vis-à-vis de tous, ni à tout
moment (du moins c’est souhaitable). Dans une institution figée
par le manque d’écoute, les rôles se stéréotypisent
et s’éternisent. Alors soignants et soignés ont du
mal à changer de comportement et de discours, au risque de perdre
leur place. A chacun donc son écoute qui lui est propre et sa capacité de
rester vigilant ou de tomber dans la plus classique chronicisation. Pour être
vigilant, il faut déjà qu’on puisse trouver un quelconque
intérêt chez l’autre. Sinon on s’endort et la
demande devient inaudible.
L’hétérotopie critique
Tout d’abord, voyons comment Michel Foucault définit l’hétérotopie:
«On ne vit pas dans un espace neutre, blanc. On ne vit pas, on ne
meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de
papier...
Il est bien probable que chaque groupe humain, quel qu’il soit,
découpe dans l’espace qu’il occupe, où il vit
réellement, où il travaille, des lieux utopiques. Il y a
parmi tous ces lieux qui se distinguent les uns des autres, il y en a
qui sont, en quelque sorte absolument différents. Des lieux qui
s’opposent à tous les autres, qui sont destinés à les
effacer, à les compenser, à les neutraliser ou à les
purifier. Ce sont en quelque sorte des "contre - espaces". Ces "contre
- espaces", ces utopies localisées, les enfants les connaissent
bien. Bien sûr, c’est le fond du jardin, c’est le grenier,
ou mieux encore: c’est la tente d’indien dressée au
milieu du grenier...
La société adulte a organisé elle-même, et
bien avant les enfants, ses propres "contre - espaces", ces
utopies situées, ces lieux réels hors de tous les lieux.
Par exemple: il y a les jardins, les cimetières, il y a les asiles,
les maisons closes, les villages du Club Méditerranée et
bien d’autres... En général, les hétérotopies
ont pour règle de juxtaposer en un lieu réel plusieurs espaces
(réels ou imaginaires) qui normalement seraient ou devraient être
incompatibles... Les hétérotopies sont ces espaces différents,
ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace
où nous vivons.
Mais, ces hétérotopies de crise disparaissent, je crois;
de plus en plus elles sont remplacées par des hétérotopies
de déviation. C’est-à-dire que les lieux que la société ménage
dans ses marges, dans les plages vides qui l’entourent. ces lieux
sont plutôt réservés aux individus dont le comportement
est déviant par rapport à la moyenne, à la norme
exigée. Le drame de plusieurs de nos patients c’est justement
d’arriver à un point où les lieux ne se distinguent
quasiment plus et se succèdent en répétition monotone
et mortifère. Alors se pose la question de savoir quel genre d’hétérotopie
nous voulons constituer et si elle est compatible avec ce que cherche
le groupe hétérogène des toxicomanes. La clientèle
d’une institution est sélectionnée (qu’on le
veuille ou non) par ce qu’elle offre aux «passants» et
qu’ils ont du mal à trouver ailleurs. . Ça nous a
toujours étonnés que les sectes les plus folles, les institutions
les plus «horribles» trouvent toujours des personnes qui s’y
plaisent. C’est cette différence entre elles qu’on
pourrait appeler l’effet d’hétérotopie. Pour
fréquenter un endroit plutôt qu’un autre, il faudrait
encore que les endroits se distinguent. Une place publique, un squat,
la maison, un magasin sont des lieux où les toxicomanes passent
et qu’ils fréquentent. Pourquoi viendraient-ils nous voir
? Et nous, de notre côté, pourquoi aimerions-nous qu’ils
viennent ? Qu’est-ce qui pourrait donc distinguer un centre pour
toxicomanes des autres lieux pour que ça devienne un endroit ?
L’interdiction de s’y défoncer pourrait-elle déterminer
la différence ? Or, comme vous savez bien, dans le monde entier,
il est interdit de se droguer. La simple interdiction de se défoncer
dans nos salles d’attente, nos couloirs ou dans nos chambres d’hôpital
ne se distingue guère du reste des mortels. Mais, il y a une différence
dans le but de notre interdiction institutionnelle et celle de la ville.
Si nous ne voulons pas de défonce à l’intérieur
de nos murs, c’est parce que nous savons qu’ils peuvent le
faire n’importe où ailleurs (même si la société le
condamne). Qu’ils se défoncent ne nous dérange pas
! Ce qui nous dérange c’est qu’ils se défoncent
ici comme partout. Là, la différence avec la société,
qui interdit et réprime l’utilisation de ces produits, doit être
radicale. Par rapport aux toxicomanes, ce qui peut nous distinguer des
autres personnes et lieux possibles c’est donc nos dispositions
par rapport à la toxicomanie. Dans des centres comme le nôtre,
la désaliénation du fait toxicomaniaque, reconnaître
la toxicomanie comme quelque chose qui appartient à l’individu
et surtout au sujet, joue un rôle déterminant dans toutes
démarches concernant notre institution. La parole est au sujet
désirant ou en mal de désir. C’est le cheminement,
jamais accompli, d’un discours de personnage à celui de personne.
Si les gens viennent à une institution et que ça produit
un effet de changement (ou de crise), ce n’est pas parce qu’elle
est plus chaleureuse, plus tolérante que d’autres lieux,
mais par ses qualités d’hétérotopie d’abord
et la possibilité à l’individu d’y être
sensible. Le rôle «hétérotopique» qu’un
centre pour toxicomanes veut jouer détermine et est déterminé par
la fonction d’accueil.
L’ambiance
L’ambiance est une des caractéristiques les plus complexes
d’une institution. Elle comprend aussi bien des éléments
physiques (architecturaux...) que psychiques. Nous ressentons et connaissons
toutes les ambiances et nous pouvons faire une analogie avec les impressions
provoquées sur nous par une oeuvre d’art

Qu’est-ce qui se joue pour qu’on apprécie
une oeuvre, un endroit plus qu’un autre ? Son style, son thème,
un détail, une harmonie particulière ou encore un chaos
excitant ? Les réponses sont infinies et incomplètes. Qu’est-ce
qui fait qu’on se présente ou se comporte différemment
selon les ambiances ?
Une première piste serait tout simplement que notre réaction
dépendra pour beaucoup de la façon dont on est traité (ou
accueilli) et de la façon dont les locaux sont traités. L’ambiance
dans une institution de soins sera en fonction de la façon dont les
soignants investissent leur travail. Soigner l’ambiance d’un établissement
ne se résume dons pas au bon entretien des locaux, à veiller à une
décoration «sympa» et à demander le sourire. La véritable
tâche dans une institution qui se veut désaliénante consiste à désaliéner
le travail (vaste programme). Tenir compte de ce qu’il en est du désir
du soignant, sa demande. Est-ce que son travail (infirmier, médecin,
accueillant, secrétaire, assistante sociale, femme de ménage,
etc) est la satisfaction d’un besoin (mais lequel ?) ou serait-il surtout
un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail ? L’ambiance,
comme toutes les autres conditions de l’accueil, dépend de la
réponse donnée à cette question par chacun des soignants
et par le fonctionnement de l’institution comme un tout. Cela commence
par une prise en compte effective de la parole de chacun dans l’institution, à ne
pas confondre avec les réunionnites et les «causes toujours».
D’une hétérogénéité du personnel qui
dépasse le statut professionnel et hiérarchique. Penser qu’on
dit ceci ou cela, exclusivement parce qu’on est médecin, etc.
est un leurre regrettable. C’est de l’aliénation dans toute
sa splendeur. Il n’y a pas de démocratie psychique avec les soignés
s’il n’y a pas de démocratie psychique entre les soignants.
Mais, bien que liées, ne confondons pas démocratie psychique
avec démocratie tout court. Par exemple: il serait difficile d’orienter
une prise en charge au suffrage universel. La désaliénation des
sujets est bien plus une affaire de liberté (et responsabilité)
que d’égalité. L’accueil détermine - et est
déterminé par - l’ambiance. Les rencontres, les possibilités
de contact et la formulation des différentes demandes sont en fonction
des possibilités d’ambiance et conditions d’accueil.
Source: Bulletin d’information de la Ligue Jurassienne contre les
Toxicomanies N0 3
l'Accueil revisité. - Remerciements Centre de Marmottan Paris - |
 |